b) L’ego : le reflet de nos émotions

 Nous croyons percevoir, penser et connaître, parce que nous nous identifions au corps. En étant ce corps, nous devenons l’acteur de toutes nos actions. Ce n’est que l’ego (l’être identifié au corps) qui nous joue des tours. L’ego est le père de la dualité, il est un parmi les autres. Tant que nous aurons l’impression d’être dans ce corps ou d’avoir ce corps, nous posséderons un ego. Le fait de se laisser berner par l’ego n’est pas dramatique en soi. Certes à travers lui, nous ne percevons que des objets. Cependant, chaque objet, quand nous le regardons avec attention, pointe vers la Conscience. Par conséquent, la perception, bien qu’elle soit erronée, nous conduit toujours à la Vérité.

L’ego n’est qu’un sacré menteur. Dans l’état de veille, nous connaissons la triade inséparable : celui qui voit, l’acte de voir et l’objet vu. Ou celui qui connaît, l’acte de connaître et ce qui est connu. Celui qui connait est la Connaissance. Les activités, les perceptions viennent sans agent. L’agent vient toujours après l’incident, pour dire qu’il est le responsable de voir, de connaître ou de faire : cet agent, c’est l’ego. C’est le véritable imposteur. Dire que nous passons notre temps à gémir sous son poids !
Pourtant, si on peut admettre qu’il y a un acte de voir et qu’il y a un objet, nul ne peut affirmer que celui qui voit existe, personne n’expérimente quelqu’un qui voit. C’est la Conscience qui examine l’objet. La dualité est donc uniquement dans l’acte de voir et l’objet. C’est ce même principe impersonnel, la Conscience, qui connaît votre corps, vos sens et votre mental. Au contraire, le principe personnel, l’ego, n’est jamais présent quelle que soit l’activité.
L’ego n’est qu’un bâtard, c’est un enfant né sans mère, il est sans origine et sans cause. Il n’a pas non plus d’effet. Il n’apparaît jamais pendant une activité, une perception, une pensée, un sentiment. Il ne se montre qu’après coup en s’identifiant au corps ou au mental ; et en certifiant : c’est moi qui l’ai fait, c’est moi qui l’ai pensé, c’est moi qui ai ressenti cette émotion. L’ego est un célibataire qui se croit marié au corps, au sens ou au mental. En enfermant l’être humain dans ses convictions erronées, l’ego le restreint à la captivité, il est le roi de la limitation.

“At the time a thing is being done, there is no thought or feeling that one is doing it. 
This is further proof that one is not a doer. 

Âtmâ-darshan, 9.4 

Au moment où une chose est faite il n’y a ni pensée ni sentiment que quelqu’un le fait. 
C’est une preuve supplémentaire qu’il n’y a pas d’acteur.

Si par contre, nous nous habituons à appréhender chaque perception, chaque pensée, en tant que Connaissance, l’ego finira par perdre prise, et nous nous établirons dans notre véritable nature. Chaque expérience émerge et fusionne dans la Connaissance. Je suis le témoin de chaque expérience.
En dissociant le Soi du monde en incluant son corps, ses sens et son esprit, on découvre le Soi dans sa nature la plus pure. En observant ainsi le monde, on réalise qu’il n’est rien d’autre que le Soi. En fait, la Réalité n’était pas perdue, elle était juste escamotée par l’illusion du monde. Pour retrouver la Réalité, il suffit de remonter par le chemin inverse. Le monde n’a jamais existé, je suis pure Conscience.

• Le désir.

Le désir se manifeste toujours pour un objet et le but implicite est d’être heureux. Ainsi l’objet n’est que le moyen désigné et le bonheur est l’objectif. L’homme ignorant ne perçoit et ne souligne que le signifié qu’il nomme les objets et il attend le bonheur comme un corollaire, comme si le résultat était évident.
Indépendamment de la moralité sociale selon laquelle le désir est négativement connoté, dans cette approche, le désir révèle simplement nos imperfections. Ainsi, notre soif de perfectibilité provient de notre véritable nature qui est par essence parfaite. Finalement, le désir pointe notre réelle nature.

Du point de vue de l’ego, pour atteindre la paix et l’harmonie, on ne peut le faire qu’en possédant l’objet tant désiré.

L’aspirant spirituel prend une approche complètement différente. Il comprend que le bonheur, le but de tous ses désirs, est sa véritable nature. Alors il concentre son attention sur le but même au lieu de courir après des objets de bonheur.

Le désir nous montre aussi notre empressement à établir l’unité ou la perfection qui est notre véritable nature. A chaque fois que nous semblons nous en éloigner, en nous identifiant au corps, aux sens ou au mental, le désir nous rappelle à l’ordre pour remédier à cette séparation. Cette pratique, qui consiste à souligner la disparition de l’objet comme un prélude nécessaire à l’expression du bonheur, nous permet progressivement de nous rapprocher du but qui est le Bonheur sans objet, notre véritable nature. Par conséquent le désir, s’il est vu dans la bonne perspective est une grande aide pour avancer spirituellement. Tous les problèmes s’insinuent dans la pensée seulement quand le but ultime est oublié et que seul le moyen est considéré comme le but.

‘Desire you may, but only don’t forget the goal.’ 
Gurunathan

Vous pouvez avoir des désirs, mais seulement n’oubliez pas le but.

Nous courons en permanence vers des objets censés nous procurer du bonheur. En projetant notre bonheur dans le futur, nous imaginons aussi que le monde évolue pour devenir meilleur, un monde qui nous procurera plus de joie, plus de liberté… Est-ce vraiment le cas ou est-ce un mirage ? Les révoltés, les révolutions font toujours partie du même système. L’être humain veut être libre et heureux. Cette liberté, ce bonheur, cet amour que chaque être humain cherche dans ce monde n’est que le reflet de sa véritable nature. L’homme ne sera jamais satisfait tant qu’il n’aura pas été attiré vers la véritable liberté qu’il devrait rechercher dans l’existence permanente, le Soi.
Le Soi est le fondement même de son désir d’exister (l’existence), de comprendre (la conscience), d’être libre et heureux (la paix).

• L’amour

L’amour est souvent mesquin. Tant qu’une mère n’est pas capable d’aimer les autres enfants comme les siens, l’amour pour son enfant reste intéressé. Ce qu’elle aime en lui, c’est indirectement sa propre chair. L’homme se prend pour cet ego qui a un corps et un mental. Ce qu’il n’aime pas chez l’autre, c’est l’ego de l’autre qui a un autre corps et un mental différent. De cette erreur, son amour se transforme en haine. Mais s’il comprend correctement qu’il est au-delà du corps, des sens et du mental, l’amour de l’autre est possible car ce que l’on aime en l’autre, c’est le Soi et le Soi ne peut être multiple. L’amour est la véritable nature du Soi. L’amour est par nature, pur et sans objet. L’amour est paix.
Quand le désir mental s’empare de l’amour, cet amour dégénère en s’identifiant à la passion et au désir. Quand la passion est rompue, comme au moment d’une rupture ou d’un décès, nous la voyons le plus souvent se transformer en colère, en haine et en avarice. Il ne reste plus qu’à ce pauvre être humain à gémir sous la douleur. Les anciens amants se détruisent tandis qu’une fratrie qui se pensait proche se déchire lors d’un héritage, en utilisant l’argent comme un ersatz de l’amour perdu. La seule façon d’échapper à cette horrible maladie est de remonter le processus de l’amour, en renonçant à ses objets et à ses désirs. Ainsi, les passions disparaissent et l’amour sublimé, pur, brille alors de toute sa gloire, l’être n’étant plus qu’un avec lui.
L’amour, c’est la mort de l’ego.

  • La beauté

Nous sommes attirés par la beauté et pourtant nous avons du mal à la définir tant objectivement que subjectivement ! Ne peut-on pas la considérer comme la fusion entre la perception et celui qui perçoit ?
Quand on voit une peinture et que l’on jubile de sa beauté, pendant un instant, on change son état physique en une idée subtile où l’ego s’est dissout. Le beau est son résultat, exprimant la parfaite expression du bonheur et de la paix. Laissons-nous aspirer par cette plénitude qui est l’aboutissement fusionnel de celui qui perçoit avec la perception ; cet état de paix est au-delà de notre émotion ou de notre mental. Ce ressenti est projeté dans le connu pour devenir une émotion sublime : si c’est un objet, il devient beauté, harmonie et si c’est un être vivant, il n’est plus qu’amour. C’est seulement dans notre véritable nature que nous expérimentons la beauté, l’harmonie, la paix, le bonheur et l’amour. Le beau n’est pas universel. La beauté est en Soi, elle est Existence, Conscience et Paix.
Quand le peintre essaie d’exprimer l’harmonie qu’il expérimente, il s’efforce de la concentrer en une idée qu’il tente de reproduire sur une toile. Pour ressentir la beauté exposée par le peintre, le spectateur prend le chemin inverse : il part de l’expression picturale pour en percevoir l’harmonie. Nos sublimes émotions peuvent être éprouvées avec d’autres objets comme des éléments de la nature, comme la montagne, la mer, un coucher de soleil, une cascade, un paysage, qui pendant un instant nous font oublier notre ego. Quand on ne fait plus qu’un avec la perception, avec l’audition, avec l’autre, cela s’appelle la beauté, l’harmonie, l’amour, la paix.
Je me souviens d’un jour particulier où j’ai vécu cette expérience. Je me trouvais à la montagne, en Suisse et par une magnifique journée d’hiver, nous venions, avec des amis, de faire une randonnée sur une colline qui surplombait le village. Arrivé au sommet, je me suis retourné pour admirer la vallée. A la vue du paysage, je me suis senti envahi instantanément par un bonheur et une paix inimaginable. Tout n’était que beauté et harmonie. Cette expérience saisissante, ce moment de grâce, m’a marqué pour toujours. Dans ces entrebâillements de sérénité, une immense joie nous envahit sans savoir ce qui nous arrive, c’est seulement plus tard que j’ai pu réaliser que dans cette plénitude, l’ego en se décomposant ne laissait plus de place à la dualité.
Je n’ai pas non plus oublié un autre moment magique et chaque fois qu’il me revient en mémoire, je ressens des frissons de bonheur. C’était sur un voilier en pleine mer, par une sublime nuit d’août, sans un seul nuage et sans le moindre croissant de lune. La côte avait disparu, le vent était tombé, le silence, total, le bateau, immobile sans le moindre clapotis. La mer était si calme que, tel un immense miroir, elle reflétait le ciel. J’étais seul dans l’univers au milieu des étoiles.
N’avez-vous jamais vécu de tel moment ? Rappelez-vous, ce morceau de musique que vous avez tant aimé, quand progressivement en rentrant dans l’écoute, vous vous êtes senti envahi par une sensation de bonheur, une immense joie. En cet instant, il n’y a plus de musique, plus de paysage, tout est parfait, tout a été absorbé.
Cette paix, cette harmonie, nous la découvrons dans ces moments privilégiés, qui révèlent notre véritable nature. La beauté perçue dans les objets comme une montagne, la mer, le ciel, une rivière, un enfant… n’appartient pas à ces objets, elle est la réelle nature du Soi, l’autre partie de la perception. Quand la beauté est surimposée à l’objet, elle apparaît limitée et devient surnaturelle. Pour percevoir le beau, il suffit d’éliminer la partie inerte et matérielle du beau pour atteindre la Conscience, le support de l’Expérience. La vie, les pensées et les émotions sont les premières expressions d’Existence, Conscience et Paix, les caractéristiques de la réalité ultime.

 

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